Le « choix » de la polygamie


Au moment où quelques activistes chez nous au Togo, cherchent à remettre en cause le régime polygame, initiative que toutes les femmes devraient applaudir, une récente discussion me fait revenir sur la question. En effet, il a été mentionné par un homme au cours de cette conversation,  que la polygamie serait avant tout un choix des femmes Africaines elles-mêmes, du fait de notre culture les poussant à accepter de partager à plusieurs l’être aimé. Je n’ose employer « nous » ici, car, bien qu’étant femme et Africaine, je ne me reconnais guère dans les propos qui précèdent.

Il est en effet vrai que c’est la femme Africaine elle-même qui se met en condition de co-épouse (la première épouse exceptée). Le Mari lui ne fait que faire des propositions que nulle n’est forcée d’accepter. Hormis la première épouse à qui l’on impose les co-épouses, les suivantes ont accepté voire provoqué l’état de polygamie. La polygamie n’est donc possible qu’avec l’assentiment et la complicité d’une prochaine épouse.

Mais, regardons-y de plus près. Les femmes de chez nous, au Togo, au Benin, en Côte d’Ivoire, et ailleurs en Afrique où la polygamie est acceptée culturellement et/ou légalement, ne sont-elles elles pas en quelque sorte obligées d’accepter ce pacte dès le départ ?

Considérons d’abord l’aspect culturel, qui veut que la femme, la vraie selon nos cultures, ne soit totalement accomplie, que quand elle est mariée et donne des descendants à son mari. C’est un fait repandu dans d’autres cultures également, mais le phénomène est bien plus marqué chez nous. Cette pression culturelle incite beaucoup de jeunes filles, plus très jeunes en réalité, à accepter la condition de co-épouse, plutôt que celle de vieille fille. Pour beaucoup l’adage prend une autre tournure : « il vaut mieux être mal accompagnée, que seule » !

Cette pression culturelle est si forte que même des femmes financièrement indépendantes, des professeurs d’université, avocates, docteurs, économistes, se laissent prendre au piège. De peur de faire face au regard accusateur ou de pitié, que provoque le célibat d’une femme dans nos sociétés. Ailleurs, le célibat des femmes n’est plus autant stigmatisé et je regarde moi-même avec admiration les femmes célibataires sous d’autres cieux, exiber leur annulaire vierge sans complexe. Une amie Finlandaise, d’environ 45 ans, célibataire sans enfant, mène une vie que beaucoup de femmes trouveraient enviable, remplie de voyages, d’études, de fêtes et de sexe. Heureuse dans son célibat en Finlande, elle ne ferait pas long feux sous notre soleil. J’imagine d’ici les tantes jaser, les oncles gronder et les parents désespérer (les parents de cette copine ont désespéré aussi, mais acceptent aujourd’hui la situation de leur fille, heureuse dans son célibat. Un célibat pas forcément choisi, mais accepté et bien vécu).

Considérons ensuite les besoins économiques, qui conduisent beaucoup de femmes à accepter une condition souvent humiliante et généralement peu favorable à l’éducation adéquate des enfants. En s’alliant à la famille d’un homme établi, elles s’assurent, ou pensent s’assurer, que le « grotto » (comme on appelle ces hommes d’un certain âge en quête de sensations fortes auprès de jeunes filles), le « suggar daddy », surviendra à leurs besoins et à ceux des enfants. Selon un récent rapport du Haut Commissariat des Nations Unis pour les Refugiés, les taux les plus élevés de familles polygames se retrouvent parmi les élites, où les hommes ont plus de moyens d’entretenir plusieurs épouses. L’argument économique est donc bien de taille et je reste convaincue que ce sont surtout les besoins économiques  qui poussent les femmes Africaines dans l’engrenage de la polygamie.

Comment peut-on alors parler de choix, quand on peut facilement s’imaginer qu’aucune femme, je pèse mes mots, aucune femme libre du poids des traditions et de la dépendance économique n’accepterait la polygamie? Les femmes en Afrique ne sont pas bien différentes des autres ailleurs sur ce plan, elles n’aiment pas plus que d’autres partager l’être aimé, elles ne sont pas plus généreuses entre elles. S’il leur était offert une autre option viable que la polygamie, elles ne feraient pas ce « choix » qui s’impose à elles.

L’éducation et l’indépendance financière qu’elle peut conférer, serait un des moyens de sortir du piège de la polygamie. Tant que nous femmes Africaines ne seront pas suffisamment éduquées et pourvues d’un emploi décent, nous ne serons pas à même de nous prendre en charge, ni capables « d’envoyer gentiment paître » les vieilles tantes qui nous pousseraient sur la route du mariage à tout prix, et  ces hommes riches qui voudraient nous attraper dans leurs filets.

Dans les faits, je n’ai jamais eu cette impression d’acceptation et encore moins de choix de la part de ma grand-mère, deuxième des quatre (et je ne suis même pas sûre du compte) épouses de mon grand père.

J’entends d’ici les contre-arguments de l’homme Europeen ou Américain collectionnant autant que l’Africain, des maîtresses. De grâce ! Cet argument ne balance en rien la polygamie. Bien au contraire. Si l’homme, peu importe sa couleur, est de nature collectionneur de jupons, il ne lui est pas donné carte blanche d’être polygame en Europe ou aux Etats-Unis ! Pour changer officiellement de jupon, il lui faudra passer par la case divorce, et quelques versements de droits pour l’éducation des enfants et à l’ex-femme. Droits que, bien que pouvant être une arme financière redoutable entre les mains d’une femme au moment du divorce, sont protecteurs de cette dernière et de sa progéniture.

Je ne comprends que mieux ces phrases si chères à mon père et dont il nous rabâchait les oreilles de son vivant à ma sœur et à moi: « Vos études avant tout mes filles. Seules vos études vous assureront un travail décent. Et ce travail devra être votre premier mari afin que le mari soit votre second travail ».

Viivi

A mon père, ce féministe sans le savoir.

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Une réflexion sur “Le « choix » de la polygamie

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